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De ce que je vois et comprends de ta recherche actuelle - déception d’un voyage - je peux dégager plusieurs pistes : la déception, le risque, l’ennui. (Je reviens sur l’ennui que nous avions abordé au printemps, avant ton départ, mais cette fois-ci en lui le prolongeant par l’acédie.)

Nous pourrions travailler sur une distinction entre déception paradoxale et déception profonde et par conséquent toutes les qualités et les valeurs de la déception au regard d’un idéal inaccessible.
Il apparait alors le risque comme élément fondamental décuplant potentiellement la déception. L’appréciation du risque génère plusieurs attitudes : l’aversion, l’attrait et l’indifférence au risque. Ce qui m’intéresse plus particulièrement est l’aversion au risque, liée à une aversion pour la perte, une aversion pour l’ambiguïté et une aversion pour le regret.

As-tu acheté un billet d’avion ou de train dans l’intention de ne pas le prendre ? J’avais évoqué cette possibilité et il me semble important de se prêter à cette expérience, dans laquelle tu prends le double rôle de cobaye et de scientifique. Noter tout ce qui passe par ta pensée, les hésitations, les doutes, les questions. Inscrire ces notes sur un carnet minute après minute et se poser la question de le perte, des regrets, de la déception.

L’ennui (hautement subjectif) est une expérience de vie, et à la différence de la dépression, apporte de la tristesse, l’acédie et la mélancolie. L’acédie (mal de l’âme qui s’exprime par l’ennui) me semble une piste intéressante dans son acception contemporaine : elle englobe des notions aussi différentes que celles de fatigue, paresse, ennui, accablement, aboulie, désintérêt, mélancolie, spleen romantique, désenchantement, dépression, crise morale.
L'acédie atonique, adynamique, prive l'individu de sa capacité à « commencer » : il est immobilisé dans une rumination mentale qui mine le processus décisionnel. Mais il existe aussi une acédie qui prend la forme d’une fébrilité, d’une agitation pour donner du sens à la vie. L’individu s’agite, l’acédie s’associe alors à l’itinérance, il enchaîne les destinations dans un objectif d’accumulation dont le but principal est de masquer son ennui, l’exotisme devient l’alibi de son voyage.

Laurent Le Bourhis

Déception - Risque - Acédie

Pourrais-tu préciser dans le détail le sujet de tes recherches ?
Nous sommes d’accord qu’il s’agit bien de recherche fondamentale, c’est à dire une recherche dont l’objectif n’est pas déterminé. Le terme de recherche est un peu fourre-tout, chacun y cache ce qu’il veut, à la recherche d’une idée, d’un sujet, d’un matériau. La recherche fondamentale ne s’oppose pas à la recherche appliquée, elle la précède. Pour être tout a fait clair, une recherche appliquée est par exemple comment réaliser une oeuvre, comment placer des tables pour une conférence, étudier les options et choisir la plus efficace. Le recherche fondamentale repose sur le fond et dans le cas de l’artiste sur son statement. Aucune oeuvre n’est envisagée mais des hypothèses de travail c’est à dire des pistes sur des sujets précis, délimités, énoncés. Ce type de recherche suit chacune des pistes et parfois c’est une impasse. Cette impasse est alors perçue par l’artiste comme une perte de temps au regard de sa production (voire hyperproduction) mais cette même impasse permet d’avancer efficacement dans la recherche énoncée : elle délimite un peu plus la position de l’artiste, défini encore davantage son statement et finalement permettra une production plus efficace, singulière et pertinente.

L’intérêt de l’artiste pour une résidence (à l’étranger ou pas ) est de s’immerger dans un environnement avec lequel il n’est pas familier et être l’étranger au regard des locaux. Il apporte son point de vue et recueille celui des individus qu’il croise. Parfois il s’agit de professionnels de l’art, parfois pas. Dans le meilleur des cas ces échanges le font progresser dans la pensée de sa pratique. Pour participer à une résidence de recherche (fondamentale) il est impératif d’énoncer ce que l’on recherche et de poser les pistes, les hypothèses de travail. Rechercher sans définir une méthode, sans décomposer la recherche en zones, sans énoncer les pistes équivaut à perdre son temps, à se perdre soi-même tout en se flattant de mener une recherche.

Dans ton projet actuel, tel que tu le penses depuis ton arrivée au Pérou, peux-tu donc préciser l’objet de ta recherche, les pistes que tu as choisi de suivre durant ce passage à Lima et Arequipa, quelle méthode tu as mis en place pour développer cette recherche et comment les pistes viennent s’articuler au sein de cette méthode.

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